Ecriture et storytelling linéaire vs non-linéaire

Ecriture et storytelling linéaire vs non-linéaire


Depuis l’invention de l’écriture, toutes les histoires que nous lisons et partageons ont une structure linéaire. Le film documentaire suit cette même organisation de la pensée.

La forme de narration la plus répandue s’appuie sur la structure de la tragédie antique. Elle comporte une exposition puis des péripéties qui mènent spectateurs et lecteurs vers le point culminant du drame (climax). S’ensuit un dénouement avec souvent des rebondissements et enfin une résolution qui contient la morale de l’histoire. Cette forme linéaire du récit, issu de la tradition écrite est aussi omniprésente dans l’ensemble de la production cinématographique, y compris dans les films documentaires.

De rares cinéastes se sont inscrits en rupture avec cette convention. Dziga Vertov, dans la mouvance du futurisme ou Jean-Luc Godard, héros de la Nouvelle Vague en sont des figures marquantes. Ces auteurs manifestent leur opposition à un cinéma dramatique et littéraire dénoncé par Vertov comme « l’opium du peuple ». Dans les productions cinématographiques américaines – qui dominent depuis la fin de la seconde guerre mondiale – ce schéma est si précisément codifié que le public n’a aucun effort à faire pour s’approprier le récit proposé et adhérer à la morale de l’histoire. Ce déroulé classique, parfaitement maîtrisé, laisse peu de place au jugement du spectateur.

Il est intéressant de mentionner qu’en dehors de l’Occident, comme par exemple en Afrique, un récit est construit par morceaux, emboités les uns dans les autres, chaque morceau renvoyant à d’autres.

L’invention d’internet et des liens hypertexte ouvre des perspectives narratives encore inexplorées. Un nouveau territoire de la pensée et de l’imaginaire émerge : l’écriture non linéaire. Des auteurs et des documentaristes investissent depuis peu ces nouvelles formes d’écriture. Le webdocumentaire est la première tentative de récit interactif qui explore cette forme de narration.

L’écriture non-linéaire n’est pas née avec internet, elle trouve son origine dans la littérature. Depuis Diderot et Pascal, de nombreux auteurs ont exploré des formes narratives qui s’affranchissent d’une trame séquentielle.

Avec « Un conte à votre façon » Raymond Queneau propose un récit qui fait intervenir une structure hypertexte. Cet essai, publié en 1967, invite le lecteur à composer lui- même une histoire. Le schéma ci-dessous montre les divers chemins possibles pour construire le récit.

Graphe du « Conte à votre façon »

En ce sens, le récit hypertextuel, tel qu’il est à l’œuvre dans les webdocumentaires, est bien l’héritier d’une tradition et d’une pratique intellectuelle antérieure.

La construction d’un récit hypertextuel est non-linéaire par nature puisque plusieurs parcours sont possibles.

Cependant, la lecture ou la consultation de ce récit reste une activité séquentielle et linéaire. Le défi le plus important pour un auteur est donc dans l’écriture et l’organisation de fragments d’information non-linéaire pour une lecture linéaire.

Cet exercice est d’autant plus complexe du fait que l’auteur doit arranger non seulement des fragments de textes mais un ensemble d’objets hypermédia: images, séquences filmées, sons… Il s’agit de s’atteler à un tissage complexe ou chaque élément doit trouver sa place et apporter signification et cohérence à l’ensemble.

Se pose dès lors la question de l’organisation et de la mise en scène de ces fragments hypermédia. Les technologies de l’information offrent diverses approches. Ainsi, les bases de données permettent de caractériser chaque objet d’une collection par des attributs prédéfinis ou créés à chaque modification de la collection. Un moteur de recherche permet d’opérer une sélection d’objets en interrogeant leurs attributs.

Cette forme d’organisation de l’information et du contenu permet de construire une œuvre évolutive et ouverte et fait naître l’espoir d’une nouvelle forme d’expression et de communication. Mais dans le même temps, la base de données résonne de questions politiques, sociales et culturelles très actuelles : elle permet le fichage et la surveillance de la liberté individuelle ainsi que la production de sens à partir de données.

Une des premières productions multimédia en ligne reposant sur des bases de données est The File Room, de Muntadas, publié en 1994. Cette œuvre nous interroge sur la censure culturelle dans le monde. Le public est appelé à contribuer en documentant les cas de censure dont il a connaissance et qui ne figurent pas dans la base. Dans The File Room, c’est le contenu – la base de donnée – qui structure l’écriture. Fond et forme se font écho.

L’un des premiers hypermédia en ligne est My Boy Friend Back From War, d’Olia Lialina, publié en 1996.
Les années suivantes voient la production d’une foison de titres interactifs presque exclusivement publiés sur des CD-Rom. Les genres explorés sur ce support touchent de nombreux domaines : jeux éducatifs, vulgarisation scientifique ou culturelle, musique, arts, essais littéraires … Dans le même temps, l’industrie du jeu vidéo prend son essor.

La généralisation des connections internet à haut débit et la démocratisation de la production de vidéos ont créé de nouvelles opportunités. Le web-documentaire en est la manifestation la plus marquante. Cette appellation est citée une première fois en 2002, dans le cadre de festival « Cinéma du Réel », organisé par le centre Georges Pompidou.

Exemples de webdocumentaires

Le premier titre remarquable de ce format est sans doute La cité des Mortes, de Cliudad Juarez produit par UPIAN en 2005.

En 2007, le titre le plus marquant est Thanatorma, produit par UPIAN. Cette création reste encore une référence notable. En 2008 deux titres au moins laissent une impression durable et portent ce nouveau genre de documentaire vers le grand public : Voyage au bout du charbon, de Samuel Bollendorff et Abel Ségrétin, produit par Honkytonk Films, dont la narration s’inspire du jeu vidéo et Gaza Sderot, une production d’Arte TV, dotée d’un budget important.

L’année 2010 est marquée par un véritable essor du genre, désormais omniprésent. Les auteurs de webdocumentaires explorent des formats et des supports multiples : long- métrage documentaire, livres, expositions, applications pour appareils mobiles. Le web documentaire devint transmédia.
L’exemple le plus célèbre de l’année 2010 est Prison Valley, produit par Arte TV. Citons quelques autres projets pour cette année riche en webdocumentaires : Collapsus, une exploration inspirée du jeu vidéo Out of my window, remarquable production canadienne, Congo la paix volée, développé sous la forme d’une application pour l’iPad.

Article écrit dans le cadre du débat Publications interactives, actualité et perspectives : l’exemple du webdocumentaire.

Dominique Bürki
Professeur d’audiovisuel

Sources :

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