Il était une fois… SymCore!

Il est né le 15 octobre 2020, il pèse tout juste 48 pages, ils l’ont baptisé Symbology Conceptual Core Model, ou SymCore pour les intimes.

Après six révisions, une période de gestation de presque 20 ans (…), il se porte bien ! SymCore est un standard international, validé par les membres du respectable OGC (Open Geospatial Consortium).

Cela ne vous évoque rien ? Pourtant, il est en passe de modifier profondément l’encodage des représentations cartographiques. Qui n’a jamais consommé de carte géographique sur Internet ? Nous sommes tous concernés !

2001 – 2003, des pixels aux vecteurs

Raster vs Vector

Pour faire simple, on peut dire que l’aventure démarre à Kyoto en 2001, à l’occasion d’une conférence IEEE dédiée à l’ingénierie des systèmes d’information Web. Nous y présentions quelques résultats du projet Mediamaps, mon tout premier financement Ra&D accordé par la HES-SO.

Google avait à peine trois ans, le Web n’en avait pas 10, mais il connaissait un succès fulgurant. L’interactivité sur support graphique était tout juste balbutiante. Pourtant, les sites de l’époque pullulaient de représentations cartographiques. Rien de plus normal, puisque nous disposions déjà de logiciels très puissants pour les produire, à savoir, les systèmes d’information géographique (SIG).

Les cartes en ligne souffraient toutes du même problème: les pixels. Avec eux, impossible de permettre à l’utilisateur de zoomer sans avoir produit préalablement d’autres images, plus « précises ». La résolution d’écran n’avait rien à voir avec celle des imprimantes laser du moment, il était difficile de prétendre à des impressions de qualité. Pas possible non plus de fournir un « retour visuel » à l’utilisateur, par exemple en changeant la couleur d’une zone sur laquelle il aurait posé le pointeur de sa souris.

Notre solution ? Mediamaps ! Il s’agissait de remplacer les pixels par des vecteurs. Le développement des langages du Web allait bon train, un candidat s’imposait, issu d’un compromis entre diverses propositions en provenance des firmes Adobe et Microsoft, son nom: SVG (Scalable Vector Graphics).

2004 – 2006, la cartographie interactive en ébullition

Interactive cartography

De là, Mediamaps est devenu source d’inspiration, d’innovation, à l’origine d’une quantité de nouvelles applications. Celles-ci restaient tout de même relativement coûteuses à produire, et nous nous sommes rapidement rendu compte du potentiel d’économie que pouvait représenter une approche « orientée services ». Un peu comme si nous devions « webiser » nos fameux logiciels SIG d’antan. Le WebGIS était né, conceptuellement du moins.

Pour passer à l’acte, un début de solution devait se trouver du côté de l’OGC, un cercle de spécialistes de la géoinformation, relativement restreint jusqu’en 2004, qui, face au succès de la cartographie en ligne, passait d’un coup d’un seul de 20 à 250 membres en ouvrant ses portes aux acteurs privés.

Le consortium avait déjà produit une quantité de spécifications, normes ou recommandations, dédiées à la manipulation des géodonnées. Nous nous sommes donc fixés pour but de les conjuguer au mieux, dans le but d’industrialiser nos productions cartographiques. C’est un deuxième projet HES-SO, nom de code: GoWS (pour Geo Web Services).

Un an plus tard, c’est la déferlante Google Maps, un séisme qui secoue toute la toile. La planète entière devient boulimique d’applications cartographiques.

La demande explose, l’innovation avec. Les nouveaux gourous du Web s’approprient les technologies, on parle du Geoweb et des néogographes, qui, à l’image des DJs mixant différents morceaux de musique, se mettent à agrémenter toutes sortes d’applications avec des fonctionnalités cartographiques, les mashups.

2007 – 2009, vers des feuilles de styles géométriques

grammaire visuelle

GoWS fut un succès puisqu’il a débouché sur des dizaines de mandats, tant pour le Media Engineering Institute que pour nos partenaires, les sociétés Camptocamp et MicroGIS, qui cofinançaient le projet. Mais GoWS a surtout permis de mettre en évidence un problème crucial.

Pour le comprendre, il faut revenir à nos vecteurs. A priori, ceux-ci n’ont pas l’obligation d’être représentés. On peut parler de simples « primitives graphiques », soit des points, des lignes ou des polygones, qui se contentent d’être définis dans l’espace, en termes géométriques.

Pourtant, il faudra bien finir par leur associer quelque attribut graphique, un « style » (épaisseur ou couleur de trait, remplissage de polygone, etc.) pour qu’au final ils dessinent une carte. Ensuite, il faut savoir que la « grammaire visuelle » manipulée par les cartographes est extrêmement riche. À mi-chemin entre art et science, la cartographie s’ingénie à faire varier la forme ou la couleur des éléments picturaux qui composent la carte, mais pas seulement: dimension, position, orientation, luminosité, opacité… tout y passe. Les cartes sont porteuses de messages et tout ajustement graphique susceptible d’en améliorer l’efficacité doit être pris en compte.

C’est bien là le problème. Depuis des décennies l’informatique offre tout ce qu’il faut pour définir des objets géométriques, mais pour exprimer leur « look », nous n’avions presque rien. Les différents serveurs, services, applications ou logiciels peuvent s’échanger des vecteurs sans problème, mais comment faire pour les représenter graphiquement, tout en assurant que cette espèce de grammaire cartographique soit correctement appliquée ? En d’autres termes, comment s’y prendre pour informatiser ce concept un peu flou que l’on pourrait nommer la symbologie ?

L’OGC avait bien prévu un ou deux standards pour cela, mais ils se sont avérés très embryonnaires et nous nous sommes vite heurtés à leurs limites. D’ailleurs l’un des principaux livrables du projet GoWS était consacré au développement d’une extension d’un standard de style – de styling – pour la cartographie thématique.

GoWS terminé, nous ne pouvions pas nous arrêter en si bon chemin. Comment? Avec un 3ème financement HES-SO! Nom de code SCAPC2  (pour Standard Centered Authoring and Publication of Cartographic Content).

La demande est acceptée grâce au support indirect de l’Office fédéral de topographie et de l’Office fédéral de la statistique, mais également par un soutien à l’international, via diverses instances du CNRS et des Nations Unies.

SCAPC2 démarre en 2009. Cette même année nous devenons membre OGC et c’est là que les choses sérieuses commencent.

2010 – 2020, 10 ans de siège à l’OGC

Mon estimé collègue, le Prof. Olivier Ertz, se jette à l’eau. Il propose de réactiver un groupe de travail OGC dédié aux standards de symbologie. Ceux-ci n’avaient pas été modifiés depuis 2002 et tombaient dans l’oubli.

Dès le début, il est accompagné par Erwan Bocher, un chercheur au CNRS que nous avions rencontré en 2006 à l’occasion d’une conférence internationale dédiée à la géoinformatique.

Olivier devient alors Chair du Styled Layer Descriptor & Symbology Encoding Standard Working Group de l’OGC. Oui, vous avez bien lu.

Le chemin a été long. Il fallait certes des compétences techniques pointues, mais également de grandes qualités politiques.

Il a participé à de nombreuses réunions à travers le monde, parfois en visioconférence, des technical committees meetings à n’en plus finir, avec des interlocuteurs aux accents à couper au couteau, des codes déontologiques abscons, des silences insupportables lorsqu’il attendait des retours sur une proposition.

Il y a eu des moments de colère, l’office météo britannique n’a pas été facile à convaincre. Des moments de solitude, les géologues français ont des problèmes spécifiques, liés à la représentation tridimensionnelle de la composition du sous-sol. Des moments insolites, lorsqu’un représentant de l’US Army relève le good job des good guys. Des joies et des peines, lorsqu’un géant de l’aéronautique propose un financement et qu’au final celui-ci s’avère minuscule. Puis des satisfactions, lorsqu’un consortium intergouvernemental consacré à l’Arctique a souligné la pertinence de l’approche.

Enfin, contre vents et marées, SymCore est né. C’est une immense fierté !

Avec ces quelques lignes, je tenais à dire merci, à la HES-SO pour son soutien financier, à la Direction de la HEIG-VD pour sa confiance, à toutes les personnes qui ont contribué à cet heureux événement, Maxence, Abson, Cédric, Julien, Pierre, Gérald, Gaëtano, Stéphane, Claude, Vincent, Gérard, Guillaume, Erwan, Gwenaël, Alexis, Toinon, et par-dessus tout, à toi Olivier pour ton courage, ta persévérance, ta clairvoyance et tes milliers d’heures de travail !

Il reste à voir grandir ce nouveau-né, qui, aux dernières nouvelles séduirait déjà quelques géo-acteurs de l’Internet. Mais il est tout jeune, donc trop tôt pour finir par le traditionnel « ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants ».

La teneur et la portée de ce nouveau standard feront l’objet d’un prochain billet. En attendant, vous pouvez lire, celui-ci ou celui-là, ou le communiqué de presse de l’OGC.

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